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MRS. BRUCE

2. LE VOL


Connue sous le titre de "l'Honorable Mrs. Victor Bruce", elle était née Mildred, Mary, Easter Petre. Sa mère était américaine et avait émigré en Angleterre, son père était un descendant de Sir William Petre., un noble du temps de Henry VIII, Edouard VI, la reine Elizabeth et la Reine Mary.

Mrs. Bruce avait depuis toujours été très audacieuse et avait un appétit insatiable pour l'aventure et la vitesse. Très jeune, elle roulait en motocyclette équipée d'un side-car et plus tard elle n'eut que des bolides. Elle épousa Victor Bruce, un écossais, comme elle amateur de voitures rapides et épris de vitesse. Ensemble, vers la fin des années 20, ils participèrent à de nombreux rallyes et courses automobiles et en 1926 gagnèrent le Rallye de Monte Carlo. Ils firent de nombreuses randonnées automobiles à travers l'Europe. En 1928 et 1929, elle écrivit deux livres racontant leurs courses et randonnées. Elle avait aussi établi un record de vitesse en hors bord dans la Manche.

En 1930, à Londres, passant devant un magasin, elle remarqua un avion dans la vitrine avec l'annonce : « Blackburn Bluebird, Modèle de lune de miel, prêt à aller n'importe où ». Il s'agissait d'un biplan classique à deux places, mais avec les sièges côte à côte et non en tandem, ce qui était la norme à l'époque. A sa question : « Peut-on faire le tour du monde avec cet avion ? », le vendeur répondit : « Bien sûr, les ailes se replient ».

Par jeu, rentrée chez elle, elle ouvrit un atlas et traça une route à travers l'Europe, puis l'Asie, jusqu'au Japon. Là, elle découvrit l'immensité de l'Océan Pacifique. Mais le vendeur n'avait-il pas dit que l'on pouvait replier les ailes du Bluebird ? « C'est cela, je replie les ailes et je fais la traversée en bateau et je les déplie et je continue ».

Elle acheta l'avion pour cinq cent livres. Elle se procura aussi un jeu de cartes de navigation. Quand elle visita le Ministère de l'Aviation Civile et indiqua ses intentions, on lui demanda depuis combien de temps elle avait sa licence de pilote. « Je ne l'ai pas encore, mais j'ai l'intention de l'avoir avant de partir » répondit-elle. Elle commença aussitôt à voler et fut lâchée au bout d'une semaine et obtint son brevet de pilote la semaine d'après.

L'avion fut retourné à l'usine Blackburn et un réservoir supplémentaire fut installé à la place du passager. L'avion fut enregistré sous les lettres G-ABDS. Certains de ceux qui croyaient qu'elle n'arriverait même pas à traverser la Manche, l'appelèrent : A Bloody Daft Stunt, ce qui pourrait se traduire par : un fichu pari idiot. Une hélice de rechange était arrimée sous le fuselage. Elle emportait aussi un Dictaphone pour enregistrer ses impressions de voyage. Très rapidement, elle apprit la navigation, mais refusa d'apprendre le Morse. Elle avait néanmoins un poste radio rudimentaire pouvant lui permettre d'émettre automatiquement en cas d'urgence.

Sa mère, américaine, lui donna un petit drapeau américain, que Mildred devait lâcher au dessus de la maison maternelle à New Albany dans l'Indiana.

Tout son bagage consistait en un petit sac contenant la boussole de son mari, son passeport, son carnet de vol, un casque pour le soleil, deux robes légères en coton et une robe de soirée.

Elle décolla de l'aéroport de Heston, aujourd'hui Heathrow, près de Londres le 25 septembre 1930, juste huit semaines après avoir passé son brevet de pilote. Elle avait quarante heures de vol. Elle peignit elle-même sur le fuselage juste avant le départ le nom de l'avion : Bluebird, l'Oiseau bleu. Son père, son mari et son jeune fils Anthony étaient là pour la voir partir.

Quatre heures plus tard, elle atterrissait à Munich et quatre jours plus tard elle survolait le Golfe Persique. Elle avait déjà échappé plusieurs fois à la mort. Près de Belgrade, alors qu'elle suivait un train, dans un tournant, celui-ci disparut dans un tunnel. Elle eut juste le temps de faire un virage serré et d'éviter de heurter les collines. Au dessus de la Turquie, alors qu'elle essuyait de l'huile sur le pare brise, elle enfonça une des pédales du gouvernail jetant l'avion dans une vrille, dont elle ne put se sortir qu'à cinq cent pieds du sol.

Alors qu'elle traversait le Golfe Persique, la pression d'huile du moteur tomba à zéro. Elle atteignit néanmoins la côte et fit un atterrissage forcé sur un lac salé. La croûte de sel cachait une mer de vase. L'avion s'embourba et piqua du nez en pylône : l'hélice était cassée. Mrs. Bruce n'avait que quelques égratignures. Déshydratée et fatiguée, elle fut recueillie par une tribu de Baluchis. Les secours vinrent trois jours plus tard, quand les officiers anglais de la station télégraphique de Jask en Iran l'aidèrent à sortir Bluebird du lac salé, à remplacer l'hélice et a réparer une conduite d'huile, cause de la panne.

Elle repartit pour Calcutta et Rangoon, traversant la Baie du Bengale pour arriver enfin à Bangkok, capitale de ce qui était alors le Siam.

En Indochine, on lui organisa une chasse au tigre. Elle arriva enfin à Hanoi où elle fut reçu pa le Colonel Premoral, Officier en Chef de l'Armée de l'Air pour l'Indochine. Elle fut invitée par le Gouverneur de Hanoi qui la décora de l'Ordre des Mille Eléphants et de l'Ombrelle Blanche. Elle était la première personne a avoir volé en solitaire de Londres à Hanoi.

A Hong Kong, elle fut reçue par le Gouverneur Sir William Peal. Puis elle fit escale à Amoy et à Shanghai.

Elle avait prévu d'atterrir au Japon, mais elle du se détourner sur Séoul en Corée. La loi au Japon interdisait que l'on soit plus haut que l'Empereur. Comme celui-ci assistait à de grandes manœuvres militaires près de la route qu'elle devait suivre, elle ne pouvait pas survoler cet endroit. Deux jours plus tard, l'Empereur étant rentré dans son palais, elle put faire route vers Tokyo et enfin admirer le Fuji-Yama.. Elle fut très bien reçue et Mme Mikimoto lui offrit un collier de perles.

Enfin le 4 décembre, Bluebird, avec ses ailes repliées fut embarqué sur le Empress of Japan en route pour Vancouver au Canada.

Le 16 décembre, Mrs. Bruce reprenait l'air, en route pour Seattle aux Etats Unis, puis San Francisco en Californie. Le 12 janvier 1931, elle était à Los Angeles, puis elle traversa les Etats Unis en passant par San Diego, Phœnix, El Paso, Pesos et Dallas. Et enfin New Albany dans l'Indiana où elle put lancer son drapeau américain sur la maison natale de sa mère. Elle fit ensuite escale à Louisville au Kentucky et Baltimore dans le Maryland. Au décollage d'un terrain trop court, elle grimpa trop vite, décrocha et tomba en vrille, se retrouvant en pylône sur le dos : l'avion était très endommagé. Elle avait la chance dans son malheur, d'être tombée en face de l'usine d'avions de Glenn Martin. Elle lui demanda de réparer les dégâts. Il mit dix hommes au travail et cinq jours plus tard, tout était fait. Mieux encore, pendant les réparations, il avait allongé la piste.

Mrs. Bruce put enfin repartir pour New York. Elle descendit très bas le long de Broadway, survola la statue de la Liberté et fit plusieurs fois le tour de l'Empire State Building. A l'atterrissage sur l'aérodrome Glenn Curtius, la police l'attendait avec des remontrances. Elle s'en tira avec un sourire.

Bluebird, ses ailes repliées à nouveau, fut chargé sur l'Ile de France. Durant la traversée, elle fit la connaissance de Robert Esnault-Pelterie, l'inventeur du manche à balai.

Au Havre, l'avion fut conduit à l'aéroport sur un camion. Mrs. Bruce voulait arriver en Angleterre par la voie des airs, c'est ce qui l'avait fait choisir de terminer la traversée au Havre, plutôt qu'en Angleterre. Après avoir traversé la Manche, elle fut escortée de Lympne à Croydon par Amy Johnson et Winifred Spooner et de nombreux Bluebirds. Le Sous Secrétaire d'Etat à l'Aviation, M. Montague, lui souhaita la bienvenue au nom du gouvernement.

Bluebird fut exposé dans une des stations du métro londonien avant d'être installé dans un musée. La compagnie Blackburn donna à Mrs. Bruce un Bluebird neuf.

Elle continua à voler, participant à de nombreuses compétitions aériennes. Elle créa une compagnie de transport de fret aérien appelée Air Dispatch avec deux De Haviland Rapide (biplan bimoteur) et un Avro 642. Quand vint la guerre, elle eut jusqu'à trente-deux appareils en coopération avec l'armée britannique. Elle fit partie d'une équipe d'aviateurs prouvant la possibilité du ravitaillement en vol, en restant en l'air trois jours. Ils ne s'arrêtèrent qu'après avoir subi la rupture d'une canalisation d'huile.

Elle ne battit ni n'établit aucun record en aviation, bien qu'elle en ai établi et battu beaucoup, tant sur terre que sur l'eau.


Madame Bruce n'avait que quarante heures de vol quand elle entreprit son tour du monde avec un avion à cockpit ouvert. Elle réussit à le faire en cinq mois et seulement deux accidents. Son avion n'avait pas la portée pour traverser l'Océan Pacifique et l'Océan Atlantique. Elle les traversa en paquebot. On pourrait ergoter qu'elle n'a pas "volé" entièrement autour du monde. Néanmoins, l'exploit reste et mérite d'être cité. L'année suivante, Wiley Post et Harold Getty firent le tour du monde en huit jours. Post devait recommencer seul en 1933. Est-ce la mort tragique de Post en 1935, est-ce parce qu'il était américain, et un homme, qui contribuèrent à sa célébrité, alors que l'exploit de Mme Bruce est presque oublié ?

Pour beaucoup (surtout pour les auteurs américains) elle n'était qu'une "flying house wife", c'est à dire une "maîtresse de maison volante" qui volait en dilettante.

Je pense qu'elle a bien mérité sa place parmi les solitaires du tour du monde.


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Dernière mise à jour : 22 avril 2004
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